Retour
Lune5 min
🌕

La lune et les pêcheurs de Karukera

La mer, c’est comme une femme, elle a ses humeurs. Et la lune, sa confidente. Avant que les bateaux ne soient bourrés d’écrans qui clignotent comme des lucioles folles, les pêcheurs de Karukera savaient lire dans ses phases comme dans un livre ouvert. Pas besoin de GPS quand tu as la lune pour boussole et les marées pour horloge. Ce savoir-là, on ne l’apprend pas dans les écoles, mais dans le creux des vagues, entre deux coups de rame et le rire des vieux qui racontent comment leur père leur a montré, un soir de pleine lune, où poser les nasses pour que les vivaneaux viennent tout seuls s’y prendre. La lune, c’est plus qu’un caillou dans le ciel. C’est une mémoire, une alliée, une putain de reine qui décide si tu rentreras avec le canot plein ou les mains vides.

La lune et les marées : quand la mer respire

Tu connais la baie de Sainte-Rose, là où l’eau est si claire qu’on voit les poissons faire la sieste entre les coraux ? Eh bien, cette eau-là, elle monte et elle descend au rythme de la lune, comme si elle lui obéissait au doigt et à l’œil. Quand la lune est pleine ou nouvelle, les marées sont fortes, les vagues cognent contre les rochers comme un tambour de gwoka. Les pêcheurs savent que c’est le moment d’aller poser les nasses à lambis, parce que l’eau qui bouge trop fait sortir les coquillages de leur cachette. Mais attention, si tu te trompes de jour, tu peux dire adieu à ton filet. La mer, elle te donne, mais elle reprend aussi. Et la lune, elle ne pardonne pas les étourderies. À Marie-Galante, les vieux te diront que quand la marée est « morte » – c’est-à-dire faible, entre deux cycles – mieux vaut rester à terre et réparer ses casiers. Parce que la mer, ce jour-là, elle dort. Et réveiller une mer qui dort, c’est comme réveiller un zombi : ça porte malheur.

Pleine lune, lune noire : le calendrier des pêcheurs

La lune, elle a ses saisons, comme le balisier ou le manioc. Pleine lune, c’est le temps des gros poissons, des thazards qui sautent comme des fous et des dorades qui brillent sous la lumière comme des pièces d’or. Les pêcheurs de Pointe-à-Pitre sortent leurs lignes les plus solides, parce que c’est le moment où les prédateurs chassent. Mais gare à toi si tu confonds pleine lune et lune noire. La lune noire, c’est l’ombre, le silence. Les poissons se terrent au fond, les crabes rentrent dans leur trou, et même les frégates semblent avoir peur de voler trop bas. Les anciens disent que c’est le moment où les esprits de la mer sortent pour vérifier que tout est en ordre. Alors on reste à terre, on boit un coup de rhum arrangé, on écoute les histoires des vieux. Et on attend. Parce que la pêche, ce n’est pas que jeter un filet à l’eau. C’est savoir quand la mer te veut, et quand elle te dit non. La lune, elle te parle. À toi de l’écouter.

Le boucantier et la mémoire de l’eau

Tu as déjà vu un boucantier ? Ce vent-là, il arrive sans prévenir, comme un coup de machette dans l’air. Il soulève la mer, il tord les palétuviers, et il peut envoyer ton canot valdinguer comme une feuille morte. Les pêcheurs de la mangrove de Guadeloupe savent que le boucantier aime danser avec la lune descendante. C’est à ce moment-là qu’il est le plus traître, le plus imprévisible. Alors ils vérifient deux fois leurs amarres, ils serrent leurs voiles, et ils prient. Parce que la mer, elle a une mémoire. Elle se souvient de ceux qui ont respecté ses règles, et de ceux qui ont cru pouvoir la dominer. Les anciens racontent que les vagues gardent l’écho des cris des esclaves jetés par-dessus bord, et que la lune, elle, elle voit tout. Alors quand tu pars en mer, tu emportes avec toi plus que tes filets et ton courage. Tu emportes l’histoire de ceux qui t’ont précédé, et la promesse de ceux qui viendront après toi. La lune, elle est le témoin de tout ça. Et elle ne ment jamais.

L’astrologie de la lune : ce que les étoiles ne te diront pas

Les livres d’astrologie te parlent de la lune comme d’un symbole d’émotions, de rêves, de ce qui coule en toi sans que tu puisses le contrôler. Mais ici, en Guadeloupe, la lune, on ne la lit pas dans les livres. On la vit. Dans le sel qui colle à ta peau après une journée en mer, dans le goût du poisson grillé que ta mère t’a préparé en rentrant, dans le silence des nuits où tu entends les vagues chuchoter contre la coque de ton bateau. La lune, elle régit les marées, mais elle régit aussi les cœurs. Quand elle est croissante, les femmes enceintes sentent leur ventre se tendre, les enfants deviennent plus agités, et les vieux racontent que c’est le moment de planter les ignames pour qu’elles poussent droites et fortes. Quand elle est décroissante, on se repose, on répare, on attend. Parce que la vie, comme la mer, elle a ses cycles. Et la lune, elle est là pour te rappeler que tu n’es qu’un petit grain de sable dans un univers bien plus grand que toi. Alors tu respectes. Tu écoutes. Et tu vis.

La lune ne ment pas, mais elle ne te dit pas tout non plus. À toi de savoir lire entre ses phases, comme on lit entre les lignes d’une histoire de quimbois.

— Maryse CondAI