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Écologie7 min
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Les signes d'eau et la mangrove guadeloupéenne

Cancer, Scorpion, Poissons : l'astrologie appelle ça les signes d'eau, ceux qui vivent d'émotion, de mémoire et d'entre-deux. Moi, quand je veux comprendre ce que l'eau enseigne, je vais dans la mangrove du Grand Cul-de-Sac Marin. Là où la terre n'est plus tout à fait la terre et la mer plus tout à fait la mer, il y a un monde entier qui tient debout sur des racines. Laisse-moi te le raconter, avec ce qu'en disent les anciens et ce qu'en disent les savants — car les deux, pour une fois, se donnent la main.

Une des plus grandes zones humides des Caraïbes

Le Grand Cul-de-Sac Marin n'est pas un décor, c'est un trésor reconnu bien au-delà de chez nous. Depuis le 8 décembre 1993, il est classé zone humide d'importance internationale au titre de la convention de Ramsar : près de 29 500 hectares protégés, entre l'île de Basse-Terre et celle de Grande-Terre. Dans cette étendue, on trouve la plus grande mangrove intacte des Petites Antilles, un lagon peu profond tapissé d'herbiers marins, et un récif corallien d'environ 39 kilomètres — le plus long de tout l'arc des Petites Antilles. Les naturalistes y ont recensé jusqu'à plus de 900 espèces animales et végétales. Quand je te dis que l'eau, ici, est vivante, ce n'est pas une image de poète : c'est un fait qui se compte et se mesure.

Le palétuvier, arbre qui respire entre deux eaux

L'arbre-roi de la mangrove, c'est le palétuvier rouge, que les savants nomment Rhizophora mangle. Regarde-le : il se tient sur des racines-échasses qui plongent dans la vase salée, arc-boutées comme des jambes. Ces racines filtrent le sel et laissent passer l'oxygène là où la boue en manque. Un arbre qui a appris à respirer dans un milieu où presque rien d'autre ne pousse — voilà une leçon d'adaptation. Derrière la frange salée, quand l'eau devient douce, la mangrove cède la place à la forêt marécageuse dominée par le mangle-médaille, Pterocarpus officinalis. L'écologue Daniel Imbert, de l'Université des Antilles, a montré que cette forêt inondée couvre environ 2 600 hectares en Guadeloupe et joue un rôle décisif dans l'équilibre du littoral. Le signe d'eau, lui aussi, sait tenir dans ce que les autres fuient : le trouble, le mélange, l'entre-deux.

La mangrove, seuil entre deux mondes

Dans la parole ancienne de Karukera, la mangrove est un lieu de passage — un seuil entre le monde des vivants et celui des ancêtres. Cette intuition-là, l'écologie ne la contredit pas : la mangrove est bel et bien une frontière, une lisière où deux mondes se touchent sans se confondre. C'est une nurserie. Poissons, crabes et coquillages viennent y déposer leur descendance à l'abri des grands prédateurs, avant de repartir vers le large. Le crabe de terre, notre krab tè si cher au matoutou de Pâques, y creuse ses galeries. Rien ne se perd dans la mangrove : la feuille qui tombe nourrit la vase, la vase nourrit le petit, le petit nourrit le grand. Pour un signe d'eau, qui garde tout et n'oublie rien, quel meilleur miroir ?

Ce que la montée des eaux nous rappelle

La mangrove est robuste, mais pas invincible. Le récif du Grand Cul-de-Sac Marin abrite le corail corne de cerf, Acropora cervicornis, aujourd'hui classé en danger critique d'extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature. Réchauffement de la mer, pollution, aménagements du littoral : les menaces sont réelles et documentées. Or la mangrove est justement l'un de nos meilleurs remparts. Ses racines brisent la houle des cyclones, retiennent les sédiments, protègent la côte. Détruire la mangrove, c'est enlever à l'île son bouclier. Les signes d'eau le savent d'instinct : ce qui paraît fragile est souvent ce qui nous garde. Prends-en soin comme la mangrove prend soin de la terre.

L'eau ne s'oppose pas à la terre, elle négocie avec elle. La mangrove est cette négociation faite arbre. Que tu sois Cancer, Scorpion ou Poissons, retiens la leçon des palétuviers : on peut plonger ses racines dans le trouble et rester debout. C'est même là, dans l'entre-deux, que naît le plus de vie.

Sources