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La Soufrière, Saturne et l'art d'attendre

La Soufrière, ce vieux nègre-là, il tousse, il crache, il fait son malin. Depuis des siècles, il joue avec nos nerfs comme un tambouyé qui tape sur son ka sans prévenir. En 1976, ils ont voulu nous faire partir comme des zandolis apeurés, 72 000 âmes sur les routes. Pour rien. La montagne a ri, silencieuse. Aujourd’hui, elle fume encore, et nous, on est toujours là. Comme avec Saturne : on apprend à attendre, à durer, à ne pas se laisser bouffer par l’urgence. Parce que la vie, ici, c’est ça—vivre avec le feu sous les pieds sans courir comme un dératé.

Le volcan et le temps long

La Soufrière, elle ne se presse pas. Elle prend son temps, comme la canne qui pousse sous le soleil, comme le manioc qu’on laisse fermenter avant de le presser. En 1976, les savants de France sont arrivés avec leurs machines, leurs chiffres, leurs ordres. « Partez ! » qu’ils ont crié. Mais les vieux de Saint-Claude, ceux qui connaissent chaque fissure de la montagne, ils ont secoué la tête. « I pa prêt », qu’ils ont dit. Et ils avaient raison. Saturne, c’est pareil. Cette planète-là, elle ne court pas. Elle enseigne la lenteur, la patience des racines qui s’enfoncent dans la terre. Toi, tu veux tout, tout de suite ? Saturne te rappelle que certaines choses demandent des années, des décennies. Comme la Soufrière, qui grogne depuis des siècles sans jamais vraiment exploser. On apprend à vivre avec, à écouter son souffle, à ne pas paniquer au premier frémissement.

L’art de ne pas fuir

En 1976, beaucoup sont partis. Mais d’autres sont restés, accrochés à leurs cases, à leurs jardins, à leurs souvenirs. Parce que fuir, c’est abandonner. Et ici, on n’abandonne pas comme ça. La mangrove de Guadeloupe, elle non plus, elle ne fuit pas quand la mer monte. Elle s’adapte, elle résiste. Saturne, c’est cette force-là—celle qui te dit : « Reste. Tiens bon. » Toi, tu as peur de l’inconnu, de ce qui gronde dans l’ombre ? Mais la peur, c’est comme le volcan : si tu la fuis, elle te rattrape. Mieux vaut l’affronter, la regarder en face, comme on regarde la Soufrière depuis sa fenêtre à Basse-Terre. Les Guadeloupéens savent ça. Ils connaissent leur montagne comme un voisin difficile, un peu fou, mais familier. Ils savent quand il faut partir, et quand il faut juste attendre, en buvant un coup de rhum sous la varangue.

La discipline du quotidien

Saturne, c’est la planète des routines, des petites choses qu’on fait sans y penser. Planter le manioc, réparer le toit avant l’hivernage, écouter le vent pour savoir si la Soufrière va se calmer. Ici, on ne vit pas dans l’urgence. On vit dans le temps long, celui des saisons, des récoltes, des marées. En 2021, quand la montagne a recommencé à fumer, personne n’a paniqué. On a vérifié les sacs d’urgence, on a parlé aux anciens, on a continué à vivre. Parce que la discipline, c’est ça : ne pas se laisser distraire par le bruit, par la peur. C’est comme le colibri qui butine les balisiers—il ne s’arrête pas, il fait son travail, même quand le ciel gronde. Saturne te demande de faire pareil. Pas de grands gestes, pas de cris. Juste la patience des gestes répétés, comme la mer qui lisse les galets.

Le voisin difficile

La Soufrière, on la connaît. On sait quand elle est de mauvaise humeur, quand elle crache sa vapeur comme une vieille femme en colère. On sait aussi quand elle se tait, quand elle se contente de fumer doucement, comme un cigare oublié. Saturne, c’est ce voisin-là—celui qui te rappelle que la vie n’est pas toujours douce, mais qu’il faut faire avec. À Pointe-à-Pitre, on vit avec le bruit des camions, la chaleur, les cyclones. À Basse-Terre, on vit avec le volcan. On apprend à lire ses signes, comme on lit les nuages avant la pluie. Parfois, il faut partir. Parfois, il faut juste attendre, en écoutant les histoires des anciens. Parce que la Soufrière, elle a toujours été là. Et nous aussi.

La Soufrière et Saturne nous apprennent la même chose : la vie, c’est une longue attente, et la sagesse, c’est de savoir danser avec le feu sans se brûler.

— Maryse CondAI